Rédactrice invitée : Marie-Claire Blais - Association des libraires du Québec (ALQ)
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Rédactrice invitée : Marie-Claire Blais

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6 avril 2018 - Rédacteurs invités

Les libraires.

Qu’ils furent discrets mais merveilleux ces enseignantes enseignants, qui nous guidèrent vers les bibliothèques, les librairies, vers cette découverte des libraires qui seraient essentielles pour nous, écoliers, étudiants :c’était souvent de grands lecteurs que nous remarquions à peine, dissimulant leurs connaissances avec pudeur, dans des écoles, des collèges poussiéreux où ils semblaient peu visibles, se promenant comme des ombres autour de nous, méprisant notre ignorance, peut-être mais ils étaient là, après les classes, pour corriger les premiers vers que nous écrivions, et combien cette écriture de nos premiers poèmes hâtifs et maladroits les rendait heureux, eux qui étaient si souvent silencieux s’exaltaient soudain en de débordantes paroles, nous allions bientôt lire ces poètes qu’ils admiraient, Emile Nelligan, Saint-Denys Garneau, Anne Hébert, Risna Lasnier, la voie était ouverte pour la recherche des idées, des mots, les poètes de langue française, avec Valéry, Blaise Cendrars, St-John Perse, nous accompagneraient, nous n’étions plus aussi seuls.  Et dans cette même exaltation contagieuse, nous allions vers les librairies, le regard des libraires était notre complice, nous quittions le froid et la neige des rues, pour ces librairies où se répandait une chaleur confortable, on ne peut oublier l’odeur de ces lieux un peu renfermés, l’odeur des livres, du papier, des pages que l’on tourne, et de ce désir qui monte en nous de les lire tous à la fois, ces livres soudain si nombreux devant nous, enfin palpables et tangibles, comme si nous étions à la table d’un festin.  Le grand critique et écrivain Robert Lévesque a si bien décrit dans son essai Vies livresques, cette personnalité unique du libraire, des libraires, souvent ce sont des épris de littérature, des passionnés dans la découverte de leurs auteurs, des tempéraments fidèles et exigeants sans qui nous, auteurs, ne pourrions vivre, ces compagnons à la fois secrets et très présents nous soutiennent de leur élan sans le savoir. Pour le romancier Gérard Bessette, le libraire, selon son personnage Hervé Jodoin est un révolté taciturne, un paisible révolutionnaire qui dénonce à travers son amour des écrivains et des livres, un agitateur social qui refuse l’hypocrisie de son milieu, dénonçant surtout que des livres puissent être censurés, mais ce portrait de Hervé Jodoin qui passe de la placidité, de l’ennui dans l’attente de lecteurs dans sa librairie villageoise, à la colère, ( dans ce cas, contre l’envahissement clérical ) mais aussi toute forme d’oppression sournoise contre la liberté de l’écrivain, est un portrait vivifiant, stimulant du libraire, des libraires, dans leur activité créatrice.

Si  nous nous réjouissons de l’apparition des miraculeuses liseuses et de la fluidité des milliers de lectures qu’elles nous procurent, nous ne pouvons vivre non plus sans le livre que nous tenons entre nos mains, objet si réel pour nous et qui semble nous rapprocher davantage de l’auteur, des auteurs, dont nous admirons la qualité de l’œuvre, et ce livre, ces livres, liés à l’intimité de nos vies, ce sont les libraires qui nous permettent encore de les lire, de les trouver dans leurs librairies.  Il faut louer leur courage, leur détermination à toujours inventer dans ce vaste mouvement des librairies indépendantes, des facilités de rencontres, entre l’écrivain et ses lecteurs, d’autant plus que ces librairies sont essentielles à la vivacité de notre culture, à son essor universel.  Nous allons vers ces libraires inventifs comme vers la chaleur d’une maison, d’un foyer, quand se rassemblent autour d’eux, non seulement une tendre affection pour le livre, mais aussi une sorte de révérence pour le mot écrit, et un respect pour nos auteurs qui y sont si sensibles. Les lectures pour les écrivains, dans ces librairies sont aussi des moments chaleureux, où l’écrivain peut échanger avec ses lecteurs, ce qui est une rencontre trop rare entre écrivains et lecteurs. Il faut louer nos libraires qui nous permettent ainsi de nous rapprocher dans une même ferveur, dans des lieux modestes qui sont pour nous envoûtants et d’un dynamisme si joyeux, célébrant ainsi cette naturelle fraternité bien indispensable du libraire et de l’écrivain.

-Marie-Claire Blais

 

Nous remercions Lettres québécoises pour la magnifique photo de Marie-Claire Blais.

Crédit photo © Sandra Lachance


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