| Rédactrice invitée : Manon Massé

Rédactrice invitée : Manon Massé

Rédactrice invitée : Manon Massé

12 avril 2017 - Rédacteurs invités

Entre deux eaux

Par les temps qui courent, les mondes du livre et de la librairie vivent de grands changements. C’est le cas à travers tout le Québec (et probablement à travers le monde), mais je le vis d’une façon toute particulière dans mon quartier, le quartier Centre-Sud en plein cœur de Montréal.

Dans les derniers mois, deux grosses secousses. D’abord, une librairie qui n’était rien de moins qu’une institution bien de chez nous annonçait qu’elle fermerait ses portes : le Marché du livre situé à un jet de pierre du non moins célèbre « carré Émilie-Gamelin », à l’ombre du géant Archambault. Puis, une autre, l’Euguélionne, librairie féministe, ouvrait ses portes dans « le Village ».

Tout n’est donc pas noir, mais il y a un mais. Comment peut-on faire comme société pour que plus d’Euguélionne(s) naissent et que moins de Marché(s) du livre ferment? Bien sûr, pas de solution magique à l’horizon, mais des pistes. Une d’abord qui s’impose : pourquoi, alors que nos librairies indépendantes et nos auteurs et auteures le réclament depuis des lunes, ne mettons-nous pas en place un prix réglementé du livre? On ne peut pas demander à nos librairies indépendantes de rivaliser avec les prix concurrentiels des grandes surfaces américaines qui vendent des livres comme des paquets de pizzas congelées. Ce serait la moindre des choses de traiter les livres à leur juste valeur, c’est-à-dire comme des produits culturels, pas comme des rideaux de douche comme disait Foglia.

Est-ce qu’on pourrait aussi reconnaître l’apport de nos libraires dans notre société? Que ce soit celui qui a déniché pour nous cette lecture de vacances qu’on a tant aimée, ou celle qui a su trouver quoi faire lire à ce fils qui « n’aime pas ça les livres » ou, mieux encore, ceux et celles qui aident nos enseignantes et enseignants et nos bibliothécaires à remplir les tablettes de nos écoles de petites trouvailles, les libraires jouent un rôle sous-estimé par nos pouvoirs publics. Pourquoi ne pas reconnaître à sa juste valeur la profession de libraire?

Et pourquoi, tant qu’on y pense, ne pas nous redonner les moyens de garnir les tablettes des bibliothèques et des classes de nos écoles? On doit peut-être se remémorer que l’ancien ministre de l’Éducation Yves Bolduc avait jugé acceptable le fait que les écoles doivent couper dans l’achat de nouveaux livres puisqu’il n’a pas un enfant « qui va mourir de ça ». Et depuis, les brèches n’ont pas été colmatées ; d’autres coupes ont été faites et les réinvestissements en éducation annoncés dans le dernier budget sont loin d’être à la hauteur des besoins.

Pourquoi aussi ne pas enlever des barrières bureaucratiques pour favoriser l’émergence de nouvelles maisons d’édition? Comment peut-on espérer que naissent des initiatives nouvelles alors que pour pouvoir bénéficier de subventions, une « nouvelle » maison d’édition doit avoir déjà 10 livres publiés à son actif?

Autre idée, qui peut-être ne fera pas l’unanimité dans le milieu du livre, pourquoi ne pas augmenter le salaire minimum à 15 $ l’heure? Cette mesure que je défends sur tous les fronts aux côtés des mouvements citoyens depuis des mois, j’y vois deux avantages pour nos librairies. Comme un million de personnes au Québec, plusieurs de ces libraires si qualifiés qui font une vraie différence sont rémunérés à des salaires qui ne permettent même pas de se sortir la tête de l’eau. N’est-ce pas indécent? Et comment peut-on en vouloir à cette mère de famille, qui elle aussi travaille pour moins de 15 $ l’heure et qui peine à joindre les deux bouts, d’acheter au rabais dans de grandes surfaces les seuls livres qu’elle peut offrir à ses enfants?

Un salaire minimum à 15 $ l’heure, c’est donc permettre à gens de vivre dignement et encourager le petit commerce local. Mais j’entends déjà les propriétaires de librairies indépendantes me dire que ce n’est pas réaliste et qu’ils devront fermer. Cependant, pour moi, cette mesure ne va pas sans être accompagnées de divers moyens, qu’ils soient fiscaux ou autres, pour aider les petites et moyennes entreprises de chez nous à s’adapter. Puisque c’est justement dans le but de favoriser l’achat local et les commerces de proximité, le salaire minimum à 15 $ l’heure devra s’accompagner d’un soutien aux petites entreprises, pas aux grandes surfaces… Les commerçants et commerçantes de chez nous ont des solutions, il faut les écouter, car ce sont eux et elles qui font tourner notre économie locale.

Pire que les grandes surfaces, les surfaces invisibles… Face aux géants du commerce en ligne, elles s’organisent malgré leurs moyens plus modestes. Comment? Par la solidarité. Les librairies indépendantes d’ici ont créé leslibraires.ca pour faire un peu contre poids. Nous devons nous faire un devoir d’acheter nos livres, numériques ou pas, dans nos librairies de quartier ! En ligne ou en personne, les libraires sont là, bienveillants, avec leurs suggestions, leurs conseils, leurs lumières.

Et enfin, comment peut-on aider et encourager nos librairies à faire ce qu’elles savent faire le mieux : vendre des livres? Vendre des livres, ce n’est pas toujours aussi facile que de vendre des moules à cupcake, mais pourtant, il faut promouvoir ce pan entier de notre culture.

Parlant de moule à cupcake, ma dernière petite flèche, je la réserve à ces « grands marchands » de livres… Le monde du livre québécois est beau, si varié et tellement vivant. Ceux qui font partie de la grande chaîne du livre doivent être solidaires, être des moteurs et des ambassadeurs exemplaires pour le milieu du livre québécois. Et pourtant, on assiste trop souvent à la marchandisation du livre.

Certaines stratégies purement commerciales contribuent à consacrer des auteurs et auteures et à en reléguer d’autres aux oubliettes. C’est la diversité littéraire et l’accessibilité à notre culture qui sont compromises par ces stratagèmes de marketing. Les acteurs de la chaîne du livre québécois font un travail exceptionnel pour promouvoir le travail des artisans de chez nous. Ayons de la reconnaissance pour leur talent et leurs efforts pour faire rayonner notre monde littéraire, chez nous et à travers le monde.

Il n’y a pas de solution magique… Mais il y a des pistes et il y a surtout une incroyable vivacité du milieu du livre chez nous dont on doit se faire une fierté. Acheter nos livres dans nos librairies indépendantes, c’est rendre service à tout un monde qui survit grâce à sa créativité débordante. Et avant qu’il ne soit trop tard, avant que la tempête ne souffle encore plus fort, il faut que nos gouvernements se responsabilisent. Il faut qu’on agisse.

 

Manon Massé, députée solidaire de Sainte-Marie–Saint-Jacques.


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