| Rédactrice invitée : Micheline Lanctôt

Rédactrice invitée : Micheline Lanctôt

Rédactrice invitée : Micheline Lanctôt

20 janvier 2017 - Rédacteurs invités

Une des photos les plus anciennes dans l’album de famille me montre à trois ans, assise sur la galerie, en train de feuilleter, de lire peut-être, ce qui ressemble à un bottin de téléphone. Ma fascination avec les choses écrites a commencé, m’a dit Tantine, dans l’autobus 129 du chemin de la Côte-Sainte-Catherine, alors qu’à deux ans je tentais de déchiffrer les signes sur les pancartes publicitaires qui tapissaient le haut de l’autobus.

J’ai eu la chance de grandir dans une famille de lettrés. Mon père, ex-séminariste, possédait une bibliothèque bien garnie qui témoignait de sa passion pour l’histoire, les classiques et la grande littérature. Ma mère, moins académique, était amatrice de romans de tous genres, et de polars, anglais surtout. Je dois donc être une des rares Québécoises à avoir fait, à l’âge de dix ans, la connaissance de Nero Wolfe, détective obèse amateur d’orchidées, sans même me rendre compte que je lisais en anglais.

Je lisais tout. Absolument tout ce qui me tombait sous la main. Les ouvrages jeunesse étaient vite expédiés (oh, l’immense joie de découvrir le dernier album Spirou sous le sapin de Noël, toujours trop vite terminé malgré mes tentatives de me rationner afin de faire durer le plaisir ! Oh, le sentiment de révérence qui s’emparait de moi lors de la distribution des prix, lorsque je revenais à la maison avec trois volumes tout neufs) et je me tournais ensuite vers les étagères mystérieuses, celles de mon frère aîné pour les Biggles et les  Mickey Spillane, celles de ma sœur pour Vian, Sartre et les grands poètes français, celles de ma mère et de mon père, surtout celles de mon père,  derrière la porte capitonnée qui défendait l’accès à son bureau dans le sous-sol de la rue Holyrood.

 

C’est ainsi que j’ai lu des ouvrages savants bien avant mon temps, et découvert nombre de grands auteurs par inadvertance, en passant systématiquement d’une étagère à l’autre, mélangeant allègrement Claudel et les manuels de linguistique, Camus, Hemingway et Schopenhauer, Saint Augustin,  les Contes des Mille et Une Nuits, Tintin, Pearl Buck et les Belles Histoires de l’oncle Paul.

N’ayant jamais pris l’habitude de fréquenter les bibliothèques, puisque la maison chez moi en était bien pourvue, j’achète les livres. Lorsque je franchis le seuil d’une librairie, j’entre dans la caverne d’Ali Baba et je parcours chaque allée, scrute chaque étagère, lit chaque titre, et termine à la caisse avec un sac bien lourd rempli de trésors.

Une fois chez moi, je fais des piles : la pile à lire tout de suite. La pile à lire à tête reposée. La pile des titres intrigants. La pile des ouvrages scientifiques. La pile des beaux livres. La pile de mes auteurs chouchous.

Quand j’aime une fois j’aime pour toujours et j’achète systématiquement tout ce que produit un auteur qui m’a éblouie. Tout Céline, tout Colette, tout Coetzee, tout Auster, tout Paul Théroux, tout Houellebecq,  tout Olivier Adam, tout Jo Nesbo… Je les aime d’amour mais ils ne le savent pas. Il y en a partout. Dans l’escalier, dans le bureau, dans la chambre à coucher (les ouvrages légers, polars, suspenses, humour), dans la salle de bain, au cas où, dans le sous-sol, tous genres confondus. J’ai lu tous les Sylvie, tous les Bob Morane. Une bonne partie des Que Sais-je. Et presque tout de mon ami de presque cinquante ans, Louis-Philippe Hébert, l’homme qui écrit plus vite que son ombre.

 

J’envie les libraires, qui passent leurs journées dans la compagnie des livres. Je ne connais rien de plus rassurant que des étagères remplies de volumes qui contiennent toute l’expérience, toute la connaissance du monde. Ouvrir un livre, c’est ouvrir un espace de liberté. C’est aborder un continent avec la fébrilité des explorateurs. C’est la salle de cinéma quand les lumières s’éteignent. C’est la salle de théâtre quand le rideau s’ouvre et que l’auditoire fait silence. L’expectative. L’anticipation. L’émerveillement.

 

J’aurais voulu lire dans toutes les langues. J’ai tenté d’apprendre le russe pour lire Dostoïevski, Gogol et Pouchkine dans le texte, le turc pour pouvoir lire Yachar Kemal et Orhan Pamuk, l’espagnol pour lire Cervantes , Mario Vargas LLosa , Garcia Marquez, le portugais pour lire Pessoa, l’italien pour lire Primo Levi et Italo Calvino, l’allemand pour lire Schiller, Goethe, Gunther Grass. Autant d’auteurs, autant de voyages enchanteurs. Comme je viens d’une famille de traducteurs et que les mots, leurs sens et leur position dans la phrase constituent l’ordinaire des discussions pendant les soupers de famille, j’ai appris à me contenter d’approximations, trouvant que Dostoïevski passe mieux en anglais qu’en français et que ce qu’on appelle «le génie de la langue» exige qu’on fasse au moins l’effort de se familiariser avec la langue d’origine, sa structure, ses particularités.

C’est ainsi que, d’un point de vue linguistique, j’ai planché sur le turc, le hongrois, l’albanais, le russe, l’espagnol, l’italien (merci les cours de latin !), l’allemand, le néerlandais. Et malgré ma maîtrise de l’anglais, il m’arrive de lire des traductions de l’anglais pour le simple plaisir d’argumenter avec mes frères traducteurs. Ainsi, la première phrase de Moby Dick, «Call me Ishmael», nous a valu de nombreuses heures passées à essayer de trouver l’équivalent le plus juste. Trois mots, une infinité de sous-texte, tout un univers.

C’est ainsi que j’ai appris que le turc comporte un mode dit «de la rumeur» qui s’exprime par un suffixe dans la terminaison d’un verbe et qui signifie : on dit que… En albanais, il existe un mode qui signifie : «je l’ai peut-être fait mais je ne m’en rappelle pas». En hongrois, il n’existe pas de mot pour s’il vous plait. On dit « je veux» et si on veut adoucir le commandement, on ajoute «avec le cœur».

Mes voyages ne sont pas effectifs. Je prends le train des langues pour traverser les paysages des cultures. Et pendant mes périples, je fais des rencontres extraordinaires. C’est Nero Wolfe qui m’a amenée jusqu’à Ismaël Kadaré. Grâce aux Mille et Une Nuits, j’ai hanté le pavillon iranien à Expo 67, où il n’y avait rien que des quantités phénoménales de caviar, de somptueux tapis sur les murs, et des orfèvres qui repoussaient le cuivre de grandes assiettes plates, assis en tailleur sur d’autres tapis. Ce sont les écrits de Lucie Pagé sur l’Afrique du Sud qui m’ont amenée à Deon Meyer et à J.M.Coetzee, un des auteurs les plus originaux du XXème siècle.

Et ces safaris littéraires sont loin d’être terminés. Il reste tant de livres à découvrir et d’auteurs à rencontrer. Je rends grâce à tous ces libraires qui sont les gardiens de mes trésors littéraires. La tablette électronique ne remplacera jamais pour moi l’odeur du papier encré, la texture d’un volume, les promesses contenues dans les titres des tranches qui s’alignent sur les étagères.

Aujourd’hui encore, il me suffit de contempler mes étagères et d’apercevoir un titre déjà lu pour me sentir le cœur gonflé d’un bonheur renouvelé. Ma vie ne sera jamais banale, tant que je serai entourée de livres. Dans le fracas du monde actuel, ils offrent un asile de sagesse.

 

Micheline Lanctôt

 


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